Chacun sa croix!

Fenêtre ouverte sur un bout de mon parcours et de mes engagements de pasteure. Je partage ici un petit exposé que j’ai fait dans le cadre des Ateliers du jeudi, rencontres animées par François Vouga, pasteur et professeur de Nouveau Testament. Les deux journées des rencontres de ce semestre avaient pour thème “Ces textes qui nous font grandir”. Chacun sa croix, tel est le titre de ma présentation.

Écouter “Chacun sa croix!”

Je t’en supplie, devant Dieu et devant Jésus-Christ qui doit juger les vivants et les morts au moment de sa venue et de son règne :

Proclame la parole
Insiste fortement en toute occasion, qu’elle soit favorable ou non – à temps et contretemps
Reprends
Menace
Exhorte avec une pleine patience et un entier souci d’instruire.

En effet, viendra un temps où ils ne supporteront pas la saine doctrine. Ayant la démangeaison d’entendre des choses agréables, ils amasseront autour d’eux des maîtres conformes à leurs propres désirs.

Et d’une part, ils détourneront l’oreille de la vérité,
D’autre part, ils se retourneront vers les mythes – vers les fables.

Et toi, sois sobre en tout
Supporte la souffrance
Fais le travail d’un évangéliste
Remplis ton ministère – ton service.

2 Timothée 4,1-5

Ce texte est ma croix!

D’abord, à cause des impératifs – il y en quand même neuf ! Des impératifs qui peuvent heurter une manière de dire l’Évangile envisagée plutôt comme une proposition et non pas en l’imposant. Mais ici l’auteur ne prend pas de gants. L’heure n’est plus à la prudence oratoire, au contraire, il est temps de dégainer tout l’arsenal possible pour convaincre, contrer. Il ne s’agit même plus de débattre avec ceux qui pensent autrement, mais de les critiquer, de les discréditer.

Ensuite ce texte est ma croix, parce qu’il ne laisse pas de répit. C’est tout le temps que l’Évangile se joue. Que l’occasion soit favorable ou pas, quand c’est le moment ou quand ce n’est pas le moment. Quand c’est le lieu ou quand ce n’est pas le lieu.

Et enfin ce texte est ma croix, parce que je n’arrive pas à y échapper ! D’une façon ou d’une autre, j’y reviens toujours – ou il me revient toujours !

La première fois que je me suis frottée à ce passage de 2 Timothée, c’était en 2006, quand j’étais pasteure stagiaire à La Neuveville. Mon maître de stage m’avait imposé ce texte pour une prédication. Prédication que j’avais axée à l’époque – en très résumé – sur le fait que :

  • l’annonce de la parole est de la responsabilité de chaque croyant, quel que soit son « ministère » : pasteur, laïc, etc.
  • Et que la difficulté, le défi, dans cette mission d’annonciateur ou d’évangéliste réside dans le message lui-même, à savoir un message qui véhicule des valeurs à contre-courant de la logique du monde.

Quelques mois plus tard, le pasteur qui m’a consacrée a prêché sur ce texte – je commence donc à soupçonner un complot à ce moment-là… Je me rappelle deux choses de sa prédication :

Premièrement, comme cadeau pour ma consécration, il m’a offert une croix, une improbable grande croix ! Mais en y regardant de plus près, on voit que c’est une croix qui est plus que ça. Il s’agit en réalité du timon d’un petit char. Bon, ça n’en reste pas moins un objet qui prend de la place, encombrant, et que je vous défie d’accorder à votre déco intérieure !

La deuxième chose dont je me souviens : c’est quand même plus ou moins le discours qui accompagnait le « cadeau ». Le collègue m’a dit que dans mon ministère, il allait m’arriver de me sentir parfois isolée et que j’aurais bien souvent l’impression d’être toute seule à tirer la charrette. Oh ! Il a certainement dû dire aussi qu’il y aurait des moments plutôt sympas, je crois même qu’il a parlé de moments où je devrais retenir le char… je vous avoue que ça, je ne l’ai ne pas encore tellement expérimenté…

Donc, depuis toutes ces années, je la trimbale, ma croix !

Pourtant, cette croix, j’ai bien essayé de la mettre aux vieux cassons, mais elle m’est revenue…
Et ce texte de Timothée, je ne l’ai plus jamais relu ni retravaillé jusqu’ici. Mais il y a quelques semaines, il m’est revenu en pleine figure, comme un boomerang…

Et je réalise que ce texte, avec toutes ses injonctions, est devenu petit à petit, sans que j’en sois pleinement consciente mon hôte, mon Alien, c’est lui qui m’anime depuis le fond de mes tripes. C’est mon plan de mission, c’est ma ligne directrice, ma philosophie d’entreprise. Bref, c’est l’engagement que j’ai pris le 10 juin 2006 lors de ma consécration.

Proclame la Parole!

Donc voilà, comme beaucoup parmi nous, j’essaie au mieux, jour après jour de proclamer la parole, c’est-à-dire de :

  • Donner l’occasion de réfléchir au sens de ce qui est vécu.
  • Offrir la possibilité de poser un regard différent sur ces situations vécues, un autre angle de vue. Ce sont les fameux 9 points à relier entre eux sans lever le crayon : il faut sortir du cadre pour y arriver, prendre un autre positionnement. Le texte biblique qui surgit comme un éclairage particulier à une situation, etc.
  • Rappeler qu’on vit connecté, permettre de faire l’expérience des liens.
  • Donner l’occasion d’espérer.

Et j’ai bien l’impression de le faire tout le temps, partout. Dans le cadre professionnel, familial, de mes loisirs, j’ai toujours ce sentiment d’être celle qui dit : « oui, mais… peut-être qu’on pourrait voir les choses autrement… ».

Je ne réprimande pas… trop, je ne menace pas, je n’ai pas toujours de patience non plus !

Mais je pense que je porte sincèrement le souci d’ouvrir un espace de réflexion et de proposition car je crois fortement à l’actualité et la pertinence de l’Évangile pour chacun.e.

Et franchement, j’y trouve beaucoup de bonheur à porter ce souci « d’instruire », pour reprendre les mots de l’épître.

À temps et à contretemps!

J’y trouve bonheur et beaucoup de sens encore plus particulièrement ces derniers temps. Pendant la crise COVID, j’ai pu être en lien avec beaucoup de personnes qu’on pourra qualifier de « distancées », des personnes en recherche de sens, qui se questionnent, qui ne sont pas du tout hostiles ou fermées à des bouts de réponse venant même de la Bible ! Des personnes qu’on ne verra jamais dans nos activités traditionnelles d’Église, parce qu’elles ne sont pas pensées pour elles, parce qu’elles n’en n’ont ni envie ni besoin.

Et sincèrement, je me sens dans le coup, à ma place, dans le bon lieu et le bon moment, pour cette mission-là, celle de traduire la Parole avec ces personnes au seuil. Ce n’est pas la première fois que je fais l’expérience de goûter un vrai bon bout d’évangile, hors de l’Église…

Une Église, des paroisses, dont je ne comprends plus le tempo, dont je me sens à contretemps des priorités et préoccupations, de l’organisation, du fonctionnement.

En Église, nous sommes convaincus de la pertinence de notre message, mais quels moyens mettons-nous en œuvre pour le faire connaître aussi hors de nos cercles d’initiés ?

Nous prêchons un évangile qui doit nous mettre en route, mais nous sommes incapables de quitter nos orgues et nos vitraux.

Nous voulons prêcher au monde une autre manière d’appréhender sa réalité, mais nous ne connaissons même plus le monde.

Je fais partie de ces personnes – naïves ?- qui croient que COVID est l’opportunité à saisir pour remettre notre Église dans le bon lieu, dans le bon rythme… parce que dans la crise, j’ai vu qu’il est possible de dire la Parole autrement, de la partager bien plus largement, j’ai expérimenté des liens inconcevables avant, j’ai entrevu des possibilités pour développer et organiser nos réseaux.

Changer ce qui doit l’être, pour donner l’occasion à l’Évangile d’être dit et expérimenté, voici le ministère que je m’engage à accomplir, voici ma croix !

Et j’espère bien ne pas être seule dans cette aventure.

Il y a urgence!

Il y a urgence à nous remettre dans le coup, à nous souvenir du « pourquoi » et du « pour qui » nous nous engageons, à retrouver le chemin du sens et du service, à repartir à la rencontre du monde !

Comment ?

Mon prof de musique au gymnase m’avait une fois dit que j’étais très douée pour les contretemps ! J’en déduis donc qu’il y a aussi des gens doués pour les temps !

Nos charismes, nos affinités, nos sensibilités tout particuliers pour dire l’évangile – pour autant qu’on les reconnaisse et les accepte réciproquement, sont un bon point de départ vers notre salut.

Commencer par tirer à la même croix plutôt que porter chacun la sienne !

Souvenir, souvenir
Le fameux objet croix/ timon – reçu lors de ma consécration de la part du pasteur Lucien Boder. Et c’est mon papa qui l’a fabriquée!

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