Ah! La clé!

Prédication prononcée à l’occasion du culte d’installation* de mon collègue pasteur et ami, Macaire Gallopin, le 27 mars 2022 en la Collégiale de Saint-Imier.
Texte biblique: évangile de Matthieu, chapitre 16, versets 13-20

Clés en main

Heureux es-tu Macaire!

Sais-tu seulement pourquoi ?
Car à ton arrivée dans cette paroisse, tu as reçu… des clés !

Et clairement, dans la vie paroissiale, cela ne signifie pas rien ! Avoir des clés à soi peut s’avérer très utile ! Cela évite par exemple, à chaque fois qu’il faut ouvrir une porte, de devoir aller en chercher la clé dans la boîte à clés fermée à clé, dont la clé se trouve à l’abri dans l’armoire fermée à clé évidemment, dont la clé se trouve… quelque part…

Bref, les clés, c’est utile, ça peut servir ! Ça ouvre des portes, et ça permet même de ne pas rester enfermé dehors… N’est-ce pas, Macaire?
Tu l’as expérimenté, très vite, le 1e septembre 2020, dès ton premier jour de travail pastoral! Macaire et Maëlle, nouveaux pasteur.es dans la région de l’Erguël ont une séance très officielle de mise en route avec le pasteur régional et la coordinatrice que j’étais à l’époque. Matinée assidue de travail à la fin de laquelle nous étions conviés au domicile de nos nouveaux collègues pour un repas que Macaire nous avait promis savoureux.
Mais voilà que pour une raison qui nous échappe encore aujourd’hui, Macaire a quitté la maison par la buanderie dont la porte se verrouille automatiquement… sans ses clés. Aucune de nous n’ayant eu le courage de briser une fenêtre de la cure, le fameux succulent repas nous est passé sous le nez. Et nous avons dû finalement nous rabattre sur le restaurant… de la Clé ! Ça ne s’invente pas !

Heureux donc celui qui a ses clés sur lui !

Et heureux es-tu Macaire car des clés à ton trousseau, tu en as plus d’une qui donnent le ton à ton ministère !

Des clés qui t’ouvrent à une connaissance et à un regard lucide de la société actuelle. Tu es au fait des questions politiques et sociales de notre époque. Bien dans ton âge et dans le monde, tu mets du soin à placer ces enjeux pour l’avenir au cœur de ton ministère.

Des clés qui t’ouvrent du temps. Du temps social, pour aller à la rencontre de l’autre et écouter son histoire.

Des clés qui t’ouvrent à la nécessaire curiosité de la découverte, du rendez-vous et des projets.

Depuis ton arrivée, des verrous ont sauté devant toi. Accueilli et soutenu par ton conseil, tes paroissiens, toutes les personnes qui font la collaboration de l’Erguël, tu sais désormais que ton ministère trouve son sens dans la rencontre et que ta mission de « traduire l’Évangile au présent et le vivre », est une mission qui se partage et qui se construit, pierre après pierre, avec les membres de la communauté, avec les gens de ce coin de pays.

Ce que tu souhaites maintenant, c’est construire ici le fragile équilibre de t’enraciner sans prendre racine.

Tu apprécies de trouver ici l’espace et la liberté pour développer et expérimenter, pour continuer de faire vivre, comme tu le dis, une église semper reformanda, toujours à réformer.

On dit que ce principe d’une église qui bouge, qui vit, qui s’adapte est né à la Réforme. Je dirais plutôt qu’il a été remis en lumière au temps de la Réforme. Car ce principe, est fondamentalement déjà ancré dans les mots de l’Évangile.

Précisément à partir du moment où la mission de bâtir église ou communauté est confiée à un être humain !

Les clés du royaume en mains humaines

Aux yeux de celui que nous confessons comme le Christ, le Messie, il n’y aurait pas fondement plus solide qu’une personne humaine pour porter et faire vivre le message, comme en témoigne ce jeu de mot dans la bouche de Jésus :
« Tu es Pierre et sur cette pierre – ce roc – je bâtirai mon église. Je te donnerai les clés du Royaume ».
– Oh, me direz-vous, mais Pierre, c’est Pierre, quand même. Ce n’est pas n’importe qui. Y a même une basilique à Rome qui porte son nom!
Pierre, la crème des disciples, toujours le plus prompt à réagir, à livrer ses états d’âme. Il demande quand il ne comprend pas, il s’engage, il soutient Jésus, il va jusqu’à marcher sur l’eau à l’appel de ce dernier.
Et dans notre passage de l’évangile de Matthieu, il brille dans son élan de foi !
Alors qu’aux dire des disciples, les gens ne peuvent percevoir Jésus autrement qu’à partir des modèles familiers : Jean-Baptiste, un prophète, etc., voilà que Pierre confesse que Jésus est certes le Messie attendu, mais un Messie en rien comparable à quelque chose de déjà connu.
Pas verrouillé dans la tradition, l’esprit ouvert à une parole extérieure à ce monde, Pierre comprend que la foi s’appréhende désormais autrement. La confession de foi de Pierre ouvre la porte à une nouvelle manière d’envisager et de vivre l’existence avec Dieu.

Pas étonnant que les clés du Royaume lui soient confiées à lui, cet homme de conviction !

Tellement sûr de lui, Pierre, qu’un peu plus loin dans notre récit, alors que Jésus annonce qu’il va souffrir, mourir et ressusciter, il ne peut l’accepter, il ne comprend pas. Abandonner l’image d’un messie puissant et victorieux, ce n’est pas possible pour Pierre. Voilà que Jésus qui venait de lui confier les clés du royaume le traite maintenant de Satan, de tentateur !
Homme de conviction, Pierre… qui coule à peine sorti de la barque, qui reniera Jésus trois fois au petit matin…

Oh mais ne lui jetez pas la pierre…  Qui d’entre nous n’a jamais cédé à la tentation de se tourner vers les miracles et la gloire plutôt que de regarder la croix en face ?

Heureux es-tu Pierre, car c’est au cœur de ton humanité, dans ce qu’elle a de plus génial et de plus détestable, que les clés du royaume te sont confiées.

Heureux sommes-nous, hommes et femmes de l’histoire, du présent ou de demain, parce que la tâche qui nous est confiée – contre toute attente, contre toute logique – est à notre portée humaine !

Construire une église qui espère, en même temps qu’elle fait advenir le royaume, c’est bien l’affaire de tous et de chacun, hommes et femmes capables du meilleur comme du pire !

Une église bien dans son temps

Alors forcément, à entreprise humaine, failles humaines. Tout ce que nous pouvons organiser de sensé, pertinent et d’adroit ne le sera toujours que pour un temps.
Notre église humaine est forcément perfectible, intrinsèquement semper reformanda – toujours à réformer. L’institution peut se tromper, elle doit corriger ses coutumes et ses pratiques. Elle doit arrêter de se justifier par un peu plus d’institution. Elle doit cesser de pleurer une gloire révolue.
Il n’y a pas de dogmes à conserver à tout prix, pas de croyances qu’il est impossible de reformuler. Vient un moment où des cadenas doivent sauter pour ouvrir l’espace à la réalité du monde tel qu’il est. La vie ne peut continuer enfermée à double tour dans des habitudes stériles de sens ! Le voile du Temple est déchiré !

Le monde change. Le monde souffre. Sommes-nous convaincues que l’Évangile ait encore quelque pertinence à questionner ce monde d’aujourd’hui et à offrir des pistes pour le rendre meilleur ? Je le crois.

Alors bâtissons une église qui tienne compte des connaissances et des conceptions de son époque, une église pas verrouillée dans sa tradition, ouverte à une parole extérieure qui rappelle que la vie peut toujours s’appréhender un peu autrement !
Rappelons-nous que l’église n’est que le moyen, un outil au service de la parole et de celles et ceux à qui elle s’adresse. Elle est avant tout un espace où la parole se partage et cherche comment elle peut se rendre concrète dans le quotidien de nos semblables.

Quand elle y parvient, n’est-ce pas alors là que le royaume se donne à connaître ?

Quand l’institution n’a plus peur de changer ses plans bien établis pour répondre aux besoins du monde… Quand la grande Refbejuso décide par exemple de suspendre la vente du Centre de Sornetan pour y accueillir des enfants ukrainiens, quand les petites paroisses d’à côté mobilisent sans délai des villages pour accueillir des familles en exil, n’est-ce pas là que le royaume advient ?

Et n’êtes-vous pas fiers de prendre part à cela ? Moi oui ! Et cela me motive de m’engager dans l’église quand elle est ainsi soucieuse de l’être humain. Là est le sens, le but, la finalité !

Que l’institution, interpelle, facilite et soutienne l’engagement de ses membres pour les causes du terrain, petites ou grandes causes, ici ou là-bas, dans la guerre ou dans la paix,

Que l’institution soit coup de cœur, coup de sens ou coup de main, là est la clé !

Pour faire advenir cette réalité, il ne suffira pas de la confier, cette clé, à un jeune pasteur bien dans son temps et dans ses baskets, aussi compétent et motivé soit-il !
Bien sûr, Macaire peut tout faire ! Mais il ne peut pas tout faire tout de suite, et surtout, il ne peut pas tout faire tout seul.

« Je TE donnerai les clés de royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié au ciel et ce que tu délieras sur la terre sera délié au ciel. »

Responsabilité partagée et assumée

La responsabilité engendrée par cette remise des clés, nous la partageons, toutes et tous, professionnels en église, ministres, laïcs, bénévoles !

Faire que le royaume devienne réalité aujourd’hui nous engage dans l’entier de nos vies, dans l’intime comme dans le communautaire.

Il y a ceux qui sont doués pour parler. Il y a ceux qui sont fait pour enseigner. Il y a celles qui sont faites pour être cheffes.
Il y a celles qui savent construire. Il y celles qui excellent dans l’organisation.
Il y a ceux qui ont de la place chez eux pour accueillir. Il y a ceux qui ont de l’argent, il y a ceux qui ont du temps.
Il y a celles qui pétrissent le pain et celles qui le partagent.
Il y a ceux qui consolent et ceux qui divertissent.

L’église a besoin que chacune et chacun assume ses responsabilités, selon ses moyens.

Être responsable c’est faire ce qu’on a à faire et ne pas attendre qu’un autre fasse à notre place.
Être responsable implique de ne pas fermer les yeux ni de se taire sur ce qui est difficile ou ce qui disfonctionne.
Être responsable c’est prendre conscience que nos comportements individuels ont un impact sur la vie de notre entourage, de notre communauté.
Être responsable c’est se servir à bon escient des clés qu’on a en main.

Les utiliser pour ouvrir, laisser sortir, laisser entrer, laisser circuler ce qui fait grandir et qui amène la vie.

Oser fermer à clé, dénoncer ou refuser de tenir pour acquis ce qui abaisse ou rend indigne ; toutes ces tentations de pouvoir arbitraire, de fascismes latents.

Heureux es-tu Macaire ! La responsabilité des clés qui te sont remises aujourd’hui est une responsabilité partagée et assumée avec tes frères, avec tes sœurs !

Heureux sommes-nous ! Les clés du royaume sont entre nos mains et nos imaginations humaines ! Et aucune porte, pas même celle des enfers, ne se refermera sur notre avenir !
Amen

Notes
Une installation en église est le moment officiel lors d’un culte où l’on témoigne qu’une personne est « prêtée » pour un temps indéterminé à une paroisse, une région. L’installation implique des engagements mutuels entre la personne installée, les autorités paroissiales, les collègues et la communauté.

Engagement des collègues et autorités de la collaboration de l’Erguël
Dimanche 27 mars 2022

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.