The Cold Song

Voici une chanson arrivée par hasard dans ma playlist et finalement bien de circonstance: The Cold Song.
À l’origine, cet air est tiré de King Arthur, opéra composé par Henry Purcell en 1691 – livret de John Dryden. Dans cette scène, Cupidon, le dieu de l’amour, réveille le Génie du froid. Celui-ci sort péniblement de son sommeil glacé. Il tremble, respire difficilement, demande pourquoi on l’a réveillé et supplie qu’on le laisse retourner dans le froid, tant il lui est difficile de supporter la vie. Une scène étrange, où le froid et l’amour se rencontrent…

Je peux à peine bouger
Ni reprendre mon souffle…
Laisse-moi, laisse-moi
Laisse-moi, laisse-moi geler à nouveau jusqu’à la mort…

Trois siècles plus tard, Klaus Nomi reprend cet air…

Chanteur allemand installé à New York, Klaus Nomi se fait connaître à la fin des années 1970. Un artiste difficilement qualifiable, avec sa voix de contre-ténor, son apparence extravagante, ses costumes presque extraterrestres. Son œuvre mélange opéra, pop, rock, punk, new wave et performance théâtrale. Il admire Maria Callas autant qu’Elvis Presley. Il bouscule les codes, les genres, les conventions.

En 1979, il accompagne David Bowie sur scène lors d’une émission de télévision. Son univers singulier influencera plus tard d’autres artistes, notamment Lady Gaga.

Mais sa carrière sera courte. Klaus Nomi meurt du sida en 1983, à 39 ans. À cette époque, la maladie est encore mal connue, entourée de peur et de préjugés. Une maladie qui marquera profondément les décennies suivantes et dont on meurt encore aujourd’hui, rappelons-le. Quand on connaît l’histoire du chanteur, les paroles de cet être qui tremble, peine à respirer et se sent proche de la mort résonnent de manière bouleversante. Il y a quelque chose de poignant dans le contraste entre la fragilité de cet homme et la puissance de sa voix.

Une chanson de circonstance, disais-je… mais pas seulement parce qu’il fait froid. Une chanson qui grelotte d’actualité. Oui, il est des froids qui n’ont rien à voir avec la météo.

Depuis quelques semaines, les manifestations lycéennes en France m’interpellent et me touchent particulièrement. Des jeunes demandent des professeurs, des bâtiments scolaires salubres, des conditions dignes pour apprendre. Et face à ces revendications : des interdictions, des interventions policières, des gaz lacrymogènes, des coups de matraque. Bien sûr, il y a des débordements aussi du côté des manifestants ; je ne dis pas que toute manifestation est irréprochable, ni que toutes les méthodes soient acceptables. La non-violence doit rester une exigence. Mais manifester, protester, déranger, ce n’est pas en soi être violent.

En 2001, Jacques Chirac – qu’on ne peut guère qualifier de dangereux révolutionnaire – rappelait la légitimité démocratique du droit de manifester. Manifester, ce n’est pas désobéir à la démocratie. C’est la faire vivre !

Mais voilà.
On veut une jeunesse qui lève les yeux de son smartphone… tant qu’elle reste au chaud à la maison.
On veut des jeunes engagés… mais dociles.
Des esprits critiques…mais silencieux.
Des citoyennes et citoyens responsables… mais obéissants.

Voilà ce qui me fait froid dans le dos. Pas seulement la violence, mais aussi la facilité avec laquelle la parole des jeunes peut être disqualifiée. Comme si leur âge suffisait à rendre leurs revendications moins légitimes. Comme si préserver l’ordre comptait davantage qu’entendre ce qu’ils ont à dire.

Et cela me ramène à notre chanson. Le Génie du froid ne veut surtout pas être réveillé. Il préférerait rester dans son sommeil glacé, tranquille, à l’abri de ce qui pourrait le déranger. Mais voilà que l’Amour vient le tirer de son engourdissement. Et ce réveil fait mal. Il oblige à sortir de l’immobilité, à ressentir, à affronter la vie.

Et oui, aimer, ce n’est pas seulement éprouver de beaux sentiments. C’est accepter d’être touché par ce qui arrive aux autres. C’est parfois perdre sa tranquillité, se mettre en colère, refuser l’inacceptable.

C’est cet amour-là que l’Évangile brandit haut et fort ! Pas un amour gentil ou docile, mais un amour qui engage la liberté et la responsabilité. Qui fait une place à celles et ceux qu’on préférait ne pas voir. Qui dénonce l’hypocrisie des autorités, remet en question l’ordre établi, bouscule les habitudes et réveille les consciences.

Cet engagement a conduit Jésus de Nazareth à la croix.
Cet engagement prive aujourd’hui des jeunes de leur liberté.
Exercer sa liberté de penser, de s’exprimer, de contester peut coûter cher aujourd’hui, même en démocratie.

Avec sa voix étrange, dérangeante, magnifique, Klaus Nomi a chanté le froid, la souffrance, le désir de retourner au sommeil. Malade, il continuera de monter sur scène pour faire entendre sa voix jusqu’au bout.
Le Génie du froid, lui, se laissera réveiller par l’amour. La glace fondra, la vie reprendra ses droits…
Et nous ?

Aimer peut faire mal. Se réveiller peut faire mal. Mais rester indifférents, immobiles, endormis… est-ce vraiment vivre ?

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