Laure Devaux Allisson

femme/pasteure/maman/à la maison/mais pas trop/épouse/quadragénaire/heureuse

Fatiguée

Prédication prononcée le 5 juillet 2026 à l’église du Pasquart.
Texte biblique: évangile de Matthieu, chapitre 11, verset 28-30:
Venez près de moi, vous qui peinez et êtes chargés de fardeaux ; et moi je vous donnerai du repos.
Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi – car je suis doux et humble de cœur – et vous trouverez du repos pour vos âmes.
En effet, mon joug est bon, simple, utile et mon fardeau est léger.
Traduction: Laure Devaux Allisson

Fatiguée… Je suis fatiguée.

Pas seulement parce que je me serais levée tôt ou couchée tard pour regarder un match de foot. Pas seulement parce que c’est la fin de l’année scolaire. Pas seulement parce qu’il fait chaud.

Mais certainement à cause de toutes les pensées et réalités qui s’invitent là-derrière. Ce n’est pas que fatigue physique ou émotionnelle : c’est cette lassitude plus profonde, celle qui vient de cette impression de porter tant et seule bien plus que ce que nous pouvons.
Une pression qui ne s’arrête jamais, un flot continu d’informations sur nos téléphones – guerre, violence, discours de haine. La prise de conscience que l’été qu’on vit risque bien d’être le plus frais du reste de notre vie. L’avenir fait peur.
Nous savons beaucoup. Nous voyons beaucoup. Et cela nous pèse.

Pour faire comme il faut aujourd’hui, il faut être disponible en tout temps, souriant même sous la canicule, informé sans être anxieux, engagé sans jamais être fatigué.

Chacune, chacun ploie sous son joug : celui de la performance, de la comparaison, de la culpabilité, celui qu’on se met à soi-même en se disant qu’on devrait faire plus, donner plus, tenir plus. Et nous voici fatigués… « fatigués d’habiter cette terre. Fatigués du mensonge et de la vérité. Fatigué de parler, fatigué de se taire. Fatigués même d’espérer, fatigués de croire. » comme le chantait Renaud.

Alors que faire ? Que faire quand on est fatigué ? Et oui, on se repose, pardi !

Un peu plus léger

Qui ne rêve pas aujourd’hui de poser ses valises, d’arrêter de penser à tout, de ne plus rien porter sur les épaules. Et voilà que l’évangile du jour nous invite au voyage : « Venez à moi, vous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous donnerai du repos. »
Parfait, on signe tout de suite !
Mais, voilà… comme moi, vous avez entendu déjà la suite : « Prenez sur vous mon joug. » Un joug ! On avait demandé des vacances, pas des travaux des champs ! On n’en peut plus… et on nous en rajoute une couche ? Comme si le poids du travail, de la famille, des factures, des relations abîmées, n’était pas déjà assez lourd. Et Jésus nous dit : « Prenez sur vous mon joug ? » ! Son joug à lui, l’homme qui a porté sa croix jusqu’au Golgotha !

Alors, peut-être qu’une petite explication s’impose : aujourd’hui, un joug évoque spontanément la contrainte, quelque chose qu’on subit. Il représente toute forme de soumission, d’obligation lourde ou de domination morale. Mais, au sens propre – et c’était sa représentation à l’époque de la rédaction du texte de Matthieu – un joug est un outil de travail, une pièce de bois utilisée pour atteler des animaux, en général des bœufs. Et un outil à deux places, si je puis dire. Il reliait deux bœufs qui avançaient dans la même direction et tiraient ensemble.

Cela change la manière d’entendre cette parole… Alors on est d’accord, ça n’enlève toujours pas le poids de l’effort et la contrainte de l’engagement. Le repos promis n’est toujours pas oisif farniente. On comprend que l’effort se partage, la charge est répartie. Le joug deviendrait alors « facile » pour reprendre les traductions habituelles de nos Bibles.

Mais l’adjectif « facile » est un peu réducteur ; le mot grec habituellement traduit par « facile » ne dit pas tout à fait ça. Le mot employé ici, c’est chrèstos – un mot qui veut dire utile, simple, bon, au sens de ce qui fait du bien. De qualité, comme on le disait d’une bonne nouvelle, d’un bon vin arrivé à maturité, devenu doux avec le temps. Et – pour revenir au domaine agricole : bien ajusté. Un joug taillé sur mesure, façonné pour épouser exactement la nuque de l’animal, pour qu’il ne se blesse pas.
Le joug ainsi proposé est celui qui nous fait tracer ensemble le sillon d’une vie orientée vers un horizon bien ajusté à nos forces.

Et au passage, il y a un joli clin d’œil dans le texte grec : ce mot chrèstos – bon – sonne presque comme christos – le christ. Les deux mots se prononçaient presque pareil en grec courant. Des auteurs classiques rapportent même que certains, en entendant parler des « chrétiens », croyaient qu’on parlait des « chestiens » – les gens du bon, du doux !

Faire sa part

Et voici peut-être ici ce que nous avons à apprendre : tirer et travailler la terre pour l’essentiel : ce qui est bon pour un individu, une relation, un morceau de notre monde.
Et cela n’est pas de tout repos ! La vie et ses défis n’ont rien d’une promenade du dimanche. Le fardeau reste réel. Les difficultés ne disparaissent pas. Mais lorsqu’elles sont partagées, elles ne pèsent plus tout à fait du même poids.
Nous ne pouvons pas tout porter seule. Mais sachant cela, nous ne sommes pas dédouanés de regarder la réalité en face, avec courage et lucidité. Nous devons nous engager là où nous le pouvons.

Je ne peux pas arrêter une guerre. Mais je peux intervenir quand un échange devient paroles de haine.
Je ne peux pas, à moi seule enrayer le dérèglement climatique. Mais je peux soutenir des choix politiques qui vont dans ce sens.
Je ne peux pas empêcher tous les jeunes d’avoir peur de l’avenir. Mais je peux leur transmettre un peu ma confiance, leur montrer qu’il existe encore des raisons de s’engager et de croire en demain. Ou simplement les écouter.
Je ne peux pas réparer toutes les injustices. Mais je peux dénoncer celle dont je suis témoin.
Je ne sauverai pas le monde. Mais je peux y mettre un peu de paix, un peu de beauté. Un peu de couleur et de musique.

Tout à l’heure, le chœur nous invitait à écouter la rivière. À entendre ce qu’elle raconte. Depuis l’aube des temps, elle descend vers la mer. Elle rencontre les rochers, les vallées, les crues et les sécheresses. Elle ne les fait pas disparaître. Elle les traverse. Et partout où elle passe, elle apporte malgré tout un peu de fraîcheur, un peu de vie, parce qu’elle a puisé à sa source, au pied du glacier.
Nous aussi, tout à l’heure, nous redescendrons suivre le cours de nos vies dans le monde. La guerre sera encore là demain. Les conflits n’auront pas disparu quand nous sortirons de cette église. Le climat continuera de nous inquiéter.

Nous savons beaucoup. Nous voyons beaucoup. Nous continuerons à porter beaucoup. Et nous serons encore fatigués. Mais pas de la même fatigue.
Non plus la fatigue de celui ou celle qui croit devoir porter seule le monde entier.
Mais la fatigue, plus humble et discrète, de celles et ceux qui auront simplement fait leur part.

Amen

Tout au long de l’écriture de cette prédication, la chanson de Renaud « Fatigué » a résonné dans ma tête…

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