Ordinaire

Prédication prononcée le 18 janvier 2025, église St-Paul à Bienne
Texte biblique: évangile de Matthieu, chapitre 4, versets 12-24

Qui parmi vous n’a jamais aspiré à une vie extraordinaire ? Être une star aux multiples tubes, un sportif accompli, se comporter en héros face à une catastrophe ? Qui n’a jamais cru que sa vie serait un peu comme un film, que quelque chose de grand, de décisif, allait forcément arriver ?

Je suis sûre qu’on a tous rêvé au moins une fois d’être l’exception. Exploratrice, artiste, visionnaire – peu importe le rôle, l’idée est la même : ne pas mener l’existence banale de Monsieur et Madame Tout-le-monde, marquer les esprits, faire quelque chose qui compte vraiment.

Et puis certainement, la vie est venue… Avec ses lundis matins, ses habitudes. Quelle désillusion… On se réveille un jour dans une vie ordinaire qui ressemble furieusement à celles de Monsieur et Madame Tout-le-monde !

On répond aux mails, on fait la vaisselle, on écoute les angoisses d’un ami, on regarde sur nos écrans les vies spectaculaires des autres, et on se dit : « Et moi ? Est-ce que c’est tout ? Est-ce que c’est vraiment ici, dans cette routine, que quelque chose d’important peut se jouer ? »

Cette tension entre l’ordinaire et l’extraordinaire est le terrain de jeu de notre culture. Une culture qui glorifie l’exceptionnel et qui a tendance à mépriser la routine… Casser le train-train quotidien, changer d’air, bousculer les habitudes… Une culture qui nous murmure constamment que la vraie vie est ailleurs.

L’Évangile entre en scène

C’est précisément dans ce constat que le Jésus de l’évangile de Matthieu fait son entrée.

Le rédacteur de l’évangile fait débuter le début de l’activité publique de Jésus au moment où Jean Baptiste est arrêté. Le baptiseur appelait à « préparer le chemin du Seigneur », c’est maintenant à Jésus de le parcourir. Et ce chemin mène en Galilée.

Jésus quitte Nazareth et s’installe à Capharnaüm. Ce n’est pas un détail logistique, c’est un acte théologique. Il ne va pas à Jérusalem, le centre du pouvoir religieux et politique. Il va en Galilée, une région provinciale, un carrefour de peuples méprisé par l’élite de la capitale. Matthieu insiste encore là-dessus en citant librement le prophète Esaïe : c’est sur ce « peuple assis dans les ténèbres », sur ces territoires oubliés de Zabulon et Nephtali, que la grande lumière se lève.

Voilà où est annoncé le message de l’évangile : pas dans un temple, pas dans un lieu sacré, pas devant d’immenses foules. Mais au milieu des barques, des filets, des odeurs de poissons, des journées qui se ressemblent toutes. Au milieu de l’ordinaire…

Et c’est donc là, dans ce décor sans prestige, que survient l’appel. Jésus voit Simon et André, puis Jacques et Jean. Ils sont au travail. Ils ne sont pas en quête spirituelle dans un monastère, ils sont en train de gagner leur vie, pris dans leur quotidien.

« Suivez-moi » leur dit-il. Et le texte nous dit « qu’aussitôt », ils laissèrent leurs filets. Aussitôt. Ce mot est terrible. Il n’y a pas de discussion, pas de « laisse-moi juste finir ce que je suis en train de faire », pas de « je dois d’abord en parler à ma famille ». C’est une rupture nette, une décision tranchante.

Ne nous y trompons pas : ce n’est pas une scène douce et poétique. C’est une scène de crise. Laisser ses filets, c’est abandonner sa sécurité sociale, son plan de retraite, son identité professionnelle. Laisser son père, dans cette culture, est un scandale, une rupture du lien le plus sacré. L’appel de l’évangile n’est pas venu comme une option de développement personnel. Il a surgi comme une effraction, une parole qui déchire le tissu bien ordonné de leur quotidien et qui les force à un choix, un positionnement.

Cet appel n’est pas confortable, il est dérangeant. Il ne demande pas la permission, il impose une décision. Il nous demande ce que nous sommes prêts à « laisser » pour que quelque chose de neuf puisse advenir.

Et cette parole est d’une pertinence brûlante pour nous, aujourd’hui. Nous vivons sous le despotisme de l’extraordinaire. La pression constante d’avoir un projet, de laisser une trace, d’optimiser chaque instant. Ce n’est pas nouveau, mais c’est encore accentué aujourd’hui par nos réseaux sociaux qui deviennent des autels dédiés au culte de la vie parfaite, des vitrines où nous cachons désespérément notre ordinaire. Cette injonction à la performance de surface nous épuise et nous fait croire que notre vie, telle qu’elle est, n’est pas suffisante.

Face à cette angoisse, l’Évangile peut être entendu comme une parole de libération. Non pas parce qu’il nous demanderait davantage, mais parce qu’il nous autorise à regarder autrement nos vies. Il ne s’agit plus de prouver que nous sommes extraordinaires, ni d’attendre que quelque chose de spectaculaire vienne enfin justifier notre existence. Il s’agit d’apprendre à reconnaître la valeur de ce qui est déjà là.

Changer de regard

C’est là le sens du « Convertissez-vous » mis dans la bouche de Jésus. Ce n’est pas d’abord un appel moral à « devenir meilleur ». C’est un appel à changer radicalement de regard. Cesser de chercher la valeur de notre vie dans l’exceptionnel. Cesser de croire que la vraie vie serait ailleurs. Accepter que ce qui compte se joue déjà dans l’ordinaire, au cœur de nos jours, là où nous en sommes.

Vous me rétorquerez que dire ainsi le positif de l’ordinaire, c’est bien une excuse des gens simples à la vie banale, comme vous et moi !

Pourtant… je crois que c’est au contraire une vérité courageuse : ce qui est extraordinaire, ce n’est pas de briller, mais de vivre selon ce qu’on croit, de répondre à l’appel — même s’il vient dans le bruit des filets, le fracas des vagues, les cris des enfants qui se chamaillent, ou le silence d’une journée banale.

Cette conversion n’est pas passive. Elle engage. Changer profondément le regard que nous portons sur notre vie, y déceler le suffisant, l’essentiel, au cœur-même de la routine, de l’anecdotique, demande une force de caractère. C’est une disposition d’esprit qui se travaille, qui doit lutter chaque jour contre la tentation du dénigrement du tout banal.

Cette manière de nous retourner pour appréhender de la vie, nous rend responsables de ce que nous faisons de nos quotidiens tels qu’ils sont. Cette conversion nous pousse à prendre au sérieux nos choix, nos fidélités, nos renoncements aussi. À croire que ce que nous vivons, ce que nous faisons, ce que nous décidons — même dans la répétition et la banalité — a du poids.

Alors oui, ce texte nous invite à changer de regard sur nos vies. À cesser de dénigrer ce qui se répète, ce qui ne brille pas. Jésus choisit les simples, les gens qui font leur job. Et il leur dit : « Ton métier ne disparaît pas, il est retourné ». Le pêcheur de poissons devient pêcheur d’hommes. Ce qui servait à survivre devient un lieu de vie pour les autres, de responsabilité envers les autres, un lieu de relation.

Cela signifie que chaque acte de notre ordinaire – une écoute patiente, un travail fait avec conscience, un geste de solidarité, un pardon accordé – peut devenir un lieu de sens. Non parce qu’il serait en soi extraordinaire, mais parce qu’il est habité, assumé, engagé.

Nous allons bientôt quitter ce culte ordinaire… Ne cherchons pas un événement extraordinaire pour donner du poids à nos vies. La bonne nouvelle, c’est que par nos engagements, l’ordinaire de nos vies humaines devient maintenant ce Royaume annoncé, celui-là même où Dieu a choisi d’y faire sa demeure.

Amen

Sortir de l’ordinaire, par Louise Attaque

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