Tentation

Prédication prononcée le 22 février 2026 au Pasquart à Bienne, à l’occasion de l’installation – accueil et engagement – des nouveaux/nouvelle membre du Conseil de paroisse.
Texte biblique: évangile de Matthieu, chapitre 4, versets 1-11

Quand nous nous sommes rencontrés pour préparer ce culte avec les nouveaux conseillers, Mathieu, tu as comparé ce moment de l’installation à la construction d’un meuble IKEA… Et ça m’a rappelé que j’avais besoin de quelques petites choses du magasin suédois ! J’y suis donc allée avec ma petite liste, tout à fait raisonnable. Mais vous connaissez le truc… Le magasin est d’une efficacité redoutable. Tout est pensé pour que le rendement soit maximal : le parcours balisé, les objets astucieux, le design pour tous.

Et j’ai succombé, non pas par folie passagère, mais par pragmatisme, je vous le promets !

Je suis entrée pour une étagère, et j’ai fini par me dire que j’avais vraiment besoin de ces boîtes de rangement, de cette nouvelle lampe, et pourquoi pas de ces quelques serviettes… ça pourra toujours servir. Rien d’extravagant, que des choses pratiques. Je suis ressortie avec un chariot plein et un ticket de caisse long comme le bras…

L’utile et le nécessaire mis sur mon chemin m’ont presque fait oublier l’intention première, ce pourquoi j’étais venue à la base.

La tentation de l’utile

Avoir des besoins, des envies, des aspirations, c’est légitime, c’est humain. Résister à la tentation, ce n’est pas les renier, c’est peut-être ne pas perdre de vue l’essentiel…

Regardons ce qu’en dit l’évangile de Matthieu.

Jésus vient d’être baptisé. Et l’on se souvient de cette parole descendue du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». C’est précisément cette identité de « fils de Dieu » que le diable – étymologiquement celui qui divise, qui sépare, qui éloigne – va éprouver lorsque qu’il confronte Jésus dans le désert. Dans le monde de la Bible, le désert et le chiffre 40 sont des symboles d’un temps d’épreuve, le temps nécessaire pour que quelque chose de nouveau émerge.

Les représentations du diable comme un monstre cornu aux pieds de bouc proposant des horreurs ne manquent pas dans les arts. Mais dans notre récit, le tentateur est fin, subtile, instruit… pas tellement étranger à notre monde. Il se sert même de l’Écriture, citant les Psaumes comme on lirait la notice de montage d’un meuble IKEA, pour mettre à l’épreuve Jésus. Sa logique est implacable : « Tu as faim ? Sers-toi de ton pouvoir et mange ! Tu es Fils de Dieu ? Prouve-le ! Montre à quel point tu peux être efficace !

Première tentation : « Transforme ces pierres en pains. » Jésus est dans le désert depuis quarante jours. Il a faim. On lui propose de répondre au besoin le plus humain qui soit, manger.

Dans nos vies aussi, nous connaissons la légitime question des besoins. Une famille a besoin de revenus. Une paroisse a besoin de ressources. Un projet a besoin de résultats. Tout cela est nécessaire. Vital.
Et la réponse de Jésus : « L’homme ne vivra pas de pain seulement » nous bouscule quand on sait que des millions d’individus à travers le monde ne mangent pas à leur faim.
Pourtant, on le sait, parce que l’on connaît aussi la suite du récit : Jésus ne nie, ni dénigre les besoins essentiels. Plus loin dans l’évangile, il partagera le pain pour nourrir une foule immense.
Ici, il refuse de se servir de son pouvoir pour répondre à son propre besoin immédiat. Et il rappelle que combler nos besoins ne suffit pas toujours.

La tentation pour nous serait de croire que le nécessaire suffit. Penser que si le matériel est assuré, tout est réglé. Or la vie ne se résume pas à ce qui se produit, se gère ou se distribue. Elle a besoin de sens.  « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sortira de la bouche de Dieu »

Le pain est indispensable, oui. Mais il ne dit pas à lui seul pourquoi nous vivons. La tentation de l’utile ne doit pas nous faire oublier le sens, oublier ce qui fonde notre action et nos engagements : la parole de l’évangile.

La tentation de l’éclat

Alors le diable s’insinue dans une autre aspiration très humaine : le goût du spectaculaire, le désir de briller. « Jette-toi en bas. On te verra. » Il propose à Jésus une autorité qui repose sur la fascination. Être visible. Impressionner. Montrer que cela marche.

C’est la tentation de l’éclat !

En soi, l’éclat n’est pas mauvais. Le monde a besoin de lumière. Nous avons besoin de célébrations festives, de cultes de carnaval, de projets qui réussissent, de moments de visibilité qui témoignent de notre vitalité. Nous avons besoin d’être connus et reconnus.
En tant qu’individus, en tant que paroisse, église aussi.

En refusant de laisser Dieu être réduit à un filet de sécurité magique pour sa propre gloire, ce n’est pas le fait-même de briller qui est remis en cause.
Nos talents, nos compétences, sont au service du projet, et pas la finalité de nos engagements. Nos succès ne se construisent pas au détriment des autres.

La tentation à éviter n’est pas la réussite. Le risque réside dans le fait de la transformer en démonstration de force.

La tentation du pouvoir

Que reste-t-il alors à Satan pour nous séduire ? Le pouvoir. Troisième tentation. Le diable fait miroiter à Jésus la puissance terrestre, la tentation de posséder le pouvoir sur les peuples de la terre, l’opportunité d’enfin imposer le royaume de Dieu ici-bas.

Le pouvoir n’est pas mauvais en soi. Sans pouvoir, rien ne se décide, rien ne se construit. Il faut des moyens pour agir. C’est vrai dans la société. C’est vrai dans une paroisse.

Mais la tentation est là : confondre pouvoir et responsabilité. Le pouvoir permet d’imposer. La responsabilité oblige à répondre de ses actes, devant d’autres.

Ces trois tentations développées dans l’évangile de Matthieu n’ont rien d’extravagant. Elles disent une vérité profondément humaine. La peur du manque, le besoin de reconnaissance, le désir de puissance. Qui ne se reconnaît pas là-dedans ? Elles traversent nos vies personnelles, et elles traversent aussi nos engagements : rentabilité, visibilité, efficacité.
Encore une fois, rien de tout cela n’est mauvais en soi.

Une paroisse a besoin de décisions claires, de comptes justes, de réunions efficaces. Il est normal de vouloir que cela fonctionne. Et nous n’avons pas à rougir de nos réussites.

Après tout, quand on arrive à assembler un meuble IKEA et qu’il tient debout grâce à nous, sans vis oubliée à la fin, on est plutôt satisfait, non ?

Mais n’oublions pas, un meuble IKEA n’a pas vocation à être exposé : solide, utile, il révèle toute son efficacité quand il permet à une famille de manger ensemble, à un enfant de ranger ses livres, à un ami de s’assoir avec nous.

Il en va de même pour nos structures ecclésiales. Elles peuvent être bien construites et solides. Mais leur performance se mesure à ce qu’elles rendent possible : les projets et les actions qui visent le bien et la dignité de l’autre.

Conseillers de paroisse, professionnel·es, bénévoles ou fidèles: on attend de nous que nous soyons à la hauteur. Et cette exigence est une bonne chose : l’institution doit être pensée et gérée avec sérieux pour être un outil efficace.

Mais la tentation qui nous guette est de transformer l’outil en but. Le risque c’est de finir comme moi chez IKEA : tellement occupés à accumuler des tâches « utiles », des projets et de la gestion, que l’on en oublie le sens de notre engagement. Nous ne sommes pas appelés à être performants pour glorifier notre structure, mais pour que celle-ci soit un outil qui nous permettent de témoigner de la pertinence de l’évangile dans le quotidien de nos semblables.

Le Jésus des évangiles n’a méprisé ni les besoins humains, ni la réussite, ni l’autorité. Il a refusé que tout cela ne serve que son confort personnel, et que cela ne l’éloigne – ne le sépare – des hommes et des femmes qu’il a croisés.
Le Fils de Dieu a refusé de perdre son humanité en chemin… jusqu’au bout.
La dernière tentation du Christ ne se jouera pas dans le sable du désert, mais sur le bois de la croix. « Descends de là, si tu es le Fils de Dieu! »
Il ne descendra pas.
Solidaire de notre humanité, Dieu est homme parmi les hommes.

Amen

À revoir: « La dernière tentation du Christ », film de Martin Scorsese

Sorti en 1988, le film adapté du roman de Nikos Kazantzakis, raconte l’histoire d’un Jésus profondément humain, luttant contre sa part divine. Il est soumis à la tentation, à la colère, au doute. Jésus veut vivre la vie d’un homme avec ses qualités, ses défauts, ses pulsions, ses désirs. Mais après sa traversée du désert, et après avoir accompli quelques miracles, il comprend que Dieu veut qu’il soit crucifié pour expier les péchés du monde. Alors qu’il va mourir, il est soumis à une ultime tentation par Satan, celle de vivre la vie d’un homme ordinaire, marié, avec des enfants.

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