Évocations autour des textes bibliques lus lors de l’office de Cène du Jeudi-Saint 2 avril 2026 à l’église de Nidau
En urgence
Lecture Exode 12,1-14: la fête de la Pâque
Une table est dressée à la hâte dans la maison. On mange debout. On garde ses sandales aux pieds.
Les corps sont tendus. Prêts à partir.
Des familles qui mangent vite.
Des foyers qu’on va quitter.
Des enfants qui ne comprennent pas.
On ne sait plus très bien si c’est cette nuit-là, ou d’autres nuits, hier ou aujourd’hui…
On prend le sang de l’agneau. On le met sur les montants de la porte. On marque la maison. Le signe est tracé par les mains.
Oh non pas que Dieu en ait besoin pour reconnaitre les siens ! Mais son peuple, lui, a besoin de se rappeler à qui il appartient. Se souvenir qu’il n’est pas seul dans la nuit…
Dans cette nuit-là, où la mort passe…
Mais la mort ne s’arrête pas partout.
Là où la porte est marquée, on ne frappe pas. À l’intérieur, on reste en vie. Les corps sont épargnés.
Nous ne comprenons pas tout… Nous voyons seulement un peuple écrasé. Un peuple tenu en esclavage. Un peuple dont les enfants sont menacés.
On retient notre souffle devant ces vies reniées hier, et devant celles méprisées aujourd’hui.
Aujourd’hui,
On meurt pour du pain.
On meurt pour vouloir travailler.
On meurt pour vouloir exister.
Ce n’est pas qu’une image. Ce sont des corps, réels.
Ce n’est pas hier. C’est maintenant.
Et le monde regarde ailleurs.
Que ce texte est dur à entendre ! Il parle de mort. De vies épargnées, et d’autres non.
Comme pour nous rappeler que l’histoire humaine est tragique. Et aussi mystérieusement habitée de beauté.
Nous ne comprenons pas tout. Nous ne pouvons pas tout expliquer. Mais nous pouvons refuser d’oublier. Refuser l’oubli, c’est laisser ces vies atteindre la nôtre. C’est laisser la mémoire déranger notre présent.
Autrefois, Dieu a libéré son peuple de l’esclavage. Il a relevé des femmes et des hommes dont la dignité était piétinée.
Aujourd’hui, à l’écoute de ces paroles, quelque chose peut s’ouvrir.
Là où des vies sont écrasées, ne pas détourner le regard.
Là où la dignité est bafouée, reconnaître, respecter, relever.
Là où quelqu’un est maintenu au fond, se tenir à ses côtés.
Laisser une place
Lecture de la première lettre de Paul aux Corinthiens, 11, 17-26
On est encore autour d’une table. On se rassemble. On mange.
Mais quelque chose ne va pas…
Certains mangent bien. D’autres n’ont rien.
Certains prennent toute la place. D’autres sont laissés de côté.
« Ce n’est plus le repas du Seigneur » !
Oui, on peut être assis à la même table et ne pas vivre ensemble.
Partager le pain et ne pas voir celui qui a faim.
On peut réciter, dimanche après dimanche, « Ceci est mon corps » et passer à côté de celles et ceux qui sont là.
Ce n’est pas d’abord un problème de geste.
C’est un problème de mémoire ! Encore !
Oublier ce que signifie ce corps « donné pour nous ».
Le corps… ce n’est pas seulement le pain que l’on partage. Le corps, c’est la vie donnée. C’est la vie fragile, exposée, bien réelle, de celles et ceux qui nous entourent.
Oui, dans le corps que nous recevons ce soir, nous avons appris à reconnaître une autre présence : celle du Christ dans les vies humaines.
Celles et ceux qui sont là.
Celles et ceux juste à côté de nous.
Celles et ceux qu’on ne voit plus.
Ces corps-là nous sont confiés.
On s’en souvient maintenant…
Réapprendre à regarder autrement.
Reconnaître une présence là où on ne voyait qu’une gêne.
Accueillir une parole qu’on n’attendait plus.
Prendre au sérieux une souffrance qu’on minimisait.
Ne plus passer à côté.
Se laisser déplacer.
Changer de place, parfois.
Renoncer à avoir toujours raison.
Refuser que quelqu’un soit réduit au silence.
Refuser que certains comptent moins que d’autres.
Assumer nos responsabilités.
Se laisser approcher
Lecture de l’évangile de Jean 13,1-15: Jésus lave les pieds de ses disciples
Encore une table. Encore un repas. Et ce geste : Jésus lave les pieds de ses amis. Il enlève la poussière. La fatigue. Ce qu’on préfère cacher.
Et Pierre résiste. Et nous résistons avec lui !
On n’aime pas trop qu’on s’approche comme ça ! Trop près. On voudrait garder une distance. Garder pour nous ce qui est abîmé. Ne pas montrer ce qui est fragile. Ce qui n’est pas présentable.
Et pourtant, ce soir-là, Jésus s’est tout proche. Il n’a pas détourné le regard. Il a pris le temps… il a touché, lavé, essuyé, un pied après l’autre.
Et nous ce soir, il nous faut d’abord accepter cela…
Accepter de nous laisser rejoindre. Nous laisser approcher par un Dieu qui se met au service de notre humanité.
Alors seulement nous pourrons « faire de même ». Alors peut-être, à notre tour, oser nous approcher.
Regarder avec courage ce qui dérange.
Garder les yeux ouverts même ce soir, même demain.
Ne pas fuir devant l’indicible. Se souvenir…
Le corps, qui ce soir a servi, demain sera emprisonné.
Le corps, qui ce soir a pris soin, demain sera torturé.
Le corps, qui ce soir a permis la vie, demain sera mis à mort.
Le corps qui s’est mis à genoux sera relevé !
Trois tables, trois repas, trois moments qui comptent !
Une nuit – un peuple libéré.
À table – une place pour chacun.
Dans un geste – Dieu qui se donne.
Nous ne comprenons peut-être pas encore tout. Mais pour ce soir nous gardons tout cela en mémoire…
